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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 04:00

Kaczynski la gauche et les maths

 

Car par ailleurs, si la société technologique se maintient, les souffrances seront également très importante, paragraphe 169 :

…il n'est pas du tout certain que le maintien du système produise moins de souffrances que son effondrement. Il en a déjà infligé beaucoup et ne cesse, partout dans le monde, d'en infliger de nouvelles. Des cultures anciennes qui, pendant des centaines d'années, ont permis aux hommes d'avoir des relations satisfaisantes avec leurs semblables et avec la nature, ont été détruites au contact de la société industrielle, et il en est résulté une kyrielle de problèmes économiques, écologiques, sociaux et psychologiques. Avec l'extension de la société industrielle à toute la planète, le mode traditionnel de régulation démographique a été détruit. D'où l'explosion démographique, avec tout ce que cela implique. Quant à la souffrance psychologique, elle est généralisée dans tous les pays occidentaux prétendument heureux (voir paragraphes 44, 45). Nul ne peut prévoir quelles seront les conséquences de la destruction de la couche d'ozone, de l'effet de serre et des autres problèmes écologiques dont la révélation nous attend. Et, comme on l'a vu avec la prolifération nucléaire, il est impossible d'empêcher les dictateurs et les pays irresponsables du tiers monde de se doter des nouvelles technologies.

On peut même envisager que la société technologique conduise à l’extinction de l’humanité, (car des machines intelligentes seront bientôt plus efficaces que les êtres humains. Soit elles s’empareront du contrôle et prendront toutes les décisions sans supervision humaine. Soit ces machines seront aux mains d’une petite élite, qui disposera de la vie de la population humaine, et pourra choisir de la décimer ou de la réduire à l’état « d’animaux domestiques » (paragraphes 171 à 174).

La menace d'une transformation complète de l'homme et de son environnement est en tout cas évoquée au paragraphe 177 :

… A long terme, disons dans quelques siècles, il est probable que n'existeront plus ni l'espèce humaine ni les autres organismes complexes tels que nous les connaissons aujourd'hui ; quand on commence à modifier les organismes par la génétique, il n'y a plus de raison de s'arrêter, et les modifications continueront donc probablement jusqu'à ce que l'homme et les autres organismes vivants soient complètement transformés.

1.7 Les buts et les moyens de la révolution sont détaillés.

Kaczynski en vient donc à la stratégie permettant de se débarrasser de ce « système pourri ». Il faut selon lui « promouvoir l'agitation sociale et aggraver l'instabilité de la société industrielle, développer et propager une idéologie anti-technologique et anti-industrielle. », tout en développant une « idéologie positive », qui sera celle de la nature, « contre-idéal parfait à la technologie » (paragraphes 183 et 184). Dans la note du paragraphe 184, Kaczynski va même jusqu’à avancer qu’introduire un élément religieux dans la lutte contre la technologie peut s’avérer utile et que la nature idéalisée peut inspirer ce type de vénération religieuse.

Sur le plan pratique, il donne des exemples de tactiques plus ou moins bien adaptées aux buts révolutionnaires, paragraphe 190 :

Il faudra prendre garde à ne pas encourager n'importe quel conflit social, même si tout conflit concourt à la déstabilisation du système. Il faut tracer une ligne de démarcation entre la masse des gens et l'élite détenant le pouvoir — politiciens, scientifiques, grands patrons, responsables gouvernementaux, etc. —, non pas entre les révolutionnaires et la masse des gens. Il serait par exemple très mauvais stratégiquement pour les révolutionnaires de condamner les habitudes de consommation des Américains. Dans ce cas, il s'agirait plutôt de décrire l'Américain moyen comme une victime de la publicité et du marketing qui l'ont embobiné en lui faisant acheter toutes sortes de cochonneries inutiles, pauvres compensations à sa liberté perdue. L'une ou l'autre approches sont en accord avec les faits. Il y a autant de raisons de condamner l'industrie de la publicité pour sa capacité à manipuler les gens que de condamner les gens pour leur propension à se laisser manipuler. Mais stratégiquement, il vaut mieux éviter de blâmer les gens.

Paragraphe 191 :

On devra y regarder à deux fois avant d'encourager tout conflit social qui n'opposerait pas l'élite au pouvoir, contrôlant la technologie, et la masse des gens, sur laquelle la technologie exerce son pouvoir. De tels conflits risquent de détourner l'attention des vrais antagonismes : ceux opposant l'élite au pouvoir aux gens ordinaires, la technologie à la nature. En outre, ils risquent même de précipiter la technologisation, parce que chaque camp cherche à utiliser le pouvoir de la technologie pour avoir le dessus.

Paragraphe 192 :

…pour désamorcer les conflits ethniques, la bonne méthode n'est pas le plaidoyer militant pour les droits des minorités (voir les paragraphes 21, 29). Au contraire, les révolutionnaires doivent insister sur le fait que, quelles que soient les discriminations dont souffrent ces minorités, elles n'ont qu'une importance secondaire. Notre ennemi réel est le système industriel-technologique et, dans la lutte contre ce système, les différences ethniques n'ont aucune importance.

Paragraphe 194 :

Les révolutionnaires devront même probablement éviter d'assumer le pouvoir politique, que ce soit par des moyens légaux ou illégaux, jusqu'à ce que le système industriel soit arrivé à un point critique et apparaisse à tous comme un échec. Supposez par exemple qu'un quelconque parti «vert» gagne les élections au Congrès américain. S'il ne veut pas trahir ou édulcorer sa propre idéologie, il devra prendre des mesures vigoureuses pour ralentir la croissance économique. Le résultat paraîtra désastreux à l'Américain moyen : chômage massif, pénurie de marchandises, etc.

Et paragraphe 195 :

La révolution doit être mondiale. Elle ne peut pas s'accomplir sur une base nationale.

Paragraphe 200 :

Tant que le système industriel n'est pas entièrement anéanti, sa destruction doit être l'unique objectif des révolutionnaires. Tout autre but risquerait de leur faire gaspiller leur énergie et de détourner leur attention du but principal. Plus important : si les révolutionnaires se laissent détourner du but principal, qui est la destruction de la technologie, ils seront tentés d'utiliser la technologie pour atteindre ce but secondaire. …

Kaczynski admet cependant au paragraphe 202 :

Il serait suicidaire pour les révolutionnaires d'essayer d'attaquer le système sans utiliser une partie de la technologie moderne. S'il n'y a rien d'autre, ils doivent utiliser les médias pour diffuser leur message. Mais ils devront se servir de la technologie moderne en vue d'un seul projet : attaquer le système technologique.

Une fois détruit, le système technologique ne pourra pas se reconstituer, car à la différence des époques passées, la technologie aujourd’hui employée « implique l'existence de structures sociales organisées sur une grande échelle » et ne pourra donc pas être mise en œuvre dans de petites communautés.

Enfin, Kaczynski revient encore à partir du paragraphe 213 et jusqu’à la fin de son manifeste sur les dangers du progressisme ou du gauchisme qui peuvent détourner la révolution de ses buts véritables et qui surtout sont finalement incompatibles avec la révolution anti-industrielle.

 

2) Analyse critique des aspects les plus fondamentaux de la démonstration de Kaczynski

2.1 Le processus de pouvoir, le bonheur et la liberté :

Contre-pyramide de Maslow

La description du « processus de pouvoir » ou du processus « d’auto-accomplissement » est, comme on l’a vu, au cœur de la démonstration de Kaczynski. Cette tentative d’isoler un facteur fondamental qui rendrait compte de la variété des comportements humains m’a fait songer à la hiérarchie des besoins établie par le psychologue américain Abraham Maslow, plus connue sous le nom de « pyramide de Maslow » et qui constitue l’un des ingrédients habituellement servis lors des « formations managériales ».
Selon cette fameuse pyramide, l’être humain chercherait à satisfaire, dans l’ordre, ses besoins physiologiques, puis ses besoins de sécurité, puis ses besoins sociaux, puis ses besoins d’estime de soi, puis ses besoins « d’auto-accomplissement ».

L'hypothèse cybernétique

Kaczynski a-t-il été influencé par cette théorie comportementale ? Je n’ai pas trouvé d’indication précise à ce sujet. On sait cependant qu’il a participé au cours de l’année 1959 en tant qu’étudiant, à une série d’expériences sur la personnalité humaine, sous la direction du psychologue américain Henry A. Murray (1893-1988). Les travaux de Murray portaient sur la description des besoins humains, dans la lignée des travaux de Maslow, mais aussi et surtout sur les moyens de contrôle de la personnalité. Certains prétendent (le philosophe américain Alston Chase a écrit un livre sur le sujet) que les tests pratiqués sous la responsabilité de Murray auraient traumatisé Kaczynski et déterminé sa vocation terroriste (voir aussi à ce sujet le documentaire de 2003 Das Netz - Voyage en cybernétique sous-titré Unabomber, le LSD et l'Internet de Lutz Dammbeck).
Quoi qu’il en soit, à la suite de ces expériences, Kaczynski s’est sans doute familiarisé avec différents aspects de la psychologie américaine (et certainement pas les plus reluisants !) et peut-être avec la fameuse « pyramide » de Maslow théorisée à partir des années 40.
On remarquera cependant que Kaczynski, en considérant le besoin « d’auto-accomplissement » comme fondamental, renverse en quelque sorte la pyramide de Maslow. Surtout, il ne considère plus les besoins en eux-mêmes, mais plutôt le processus qui conduit à leur satisfaction.

A noter que la « théorie » de Kaczynski, libellée en terme de processus, pourrait à nouveau être traduite en terme de « besoins » (certes cette « retraduction », sans la trahir tout à fait, lui ôterait sa saveur spécifique, qui consiste à placer la liberté devant le bonheur, comme j’essayerai bientôt de le montrer). Car les efforts fournis pour atteindre des buts « essentiels », ou redéployés dans des « activités de substitutions » pourraient être eux-mêmes considérés comme des « besoins » et hiérarchisés dans une nouvelle « pyramide ».
Kaczynski construit en somme sa propre hiérarchie des besoins, qui fournit une justification, non plus à l’idéologie managériale (ou à « l’hypothèse cybernétique »), mais à une théorie révolutionnaire.

Mais comme la pyramide de Maslow, la description du « processus de pouvoir » me paraît très réductrice et très simplificatrice.
Sans doute la forme de son manifeste ne permet-elle pas à Kaczynski de fournir de longs développements et de longues justifications à ce sujet. Mais en livrant en quelques lignes un modèle qu’il veut universel et définitif des aspirations humaines, Kaczynski peine à convaincre et surtout il effraie. Sa théorie aplatit la nature humaine, tout autant que la société industrielle qu’elle a pour objectif de disqualifier !

Kaczynski présente peu d’exemples pour corroborer sa thèse. Sa définition des activités de substitution, paragraphe 39 :

…Voici une règle simple pour identifier les activités de substitution. Soit un individu consacrant beaucoup de temps et d'énergie à atteindre un but quelconque ; demandez vous ceci : s'il devait les consacrer à satisfaire ses besoins biologiques, et que cet effort mobilise ses facultés physiques et mentales de manière intéressante et variée, souffrirait-il vraiment de ne pas atteindre cet autre but qu'il s'était fixé ? Si la réponse est non, il s'agit alors d'une activité de substitution. …

n’est pas véritablement praticable, car elle ne permet pas de cerner un type précis d’activité, mais semble devoir être déclinée pour chaque individu4.

Les formulations de Kaczynski demeurent imprécises ou hésitantes (paragraphe 41 : « Pour beaucoup, si ce n'est pour la majorité, les activités de substitution sont en réalité moins satisfaisantes que ne le serait la poursuite de buts authentiques ») confirmant que la théorie qu’elles dessinent pourrait être contredite dans le détail… Voire même dans sa globalité, car certaines philosophies ou spiritualités comme le bouddhisme, considèreraient que ce « processus de pouvoir » constitue justement la cause du malheur des êtres humains et représente ce dont il faut ce détacher.

Ces faiblesses et ces imprécisions sont d’autant moins pardonnables qu’elles doivent être rapportées à l’ampleur des préconisations que Kaczynski entend tirer de sa théorie. Car c’est bien sur le blocage du processus de pouvoir qu’il fait principalement reposer sa condamnation de la société industrielle et, de là, qu’il en appelle à la révolution.

Du reste, même si l’on acceptait la parfaite adéquation du processus décrit par Kaczynski avec la réalité des aspirations humaines, il pourrait conduire à condamner des formes ou des aspects non industriels de la société.

Parce que certaines normes sociales contraignantes dictées par la tradition ou la religion dans les sociétés traditionnelles, s’opposent à la réalisation du processus de pouvoir dans des domaines aussi essentiel que la sexualité (que l’on songe par exemple aux mariages arrangés).

Et parce que dans de nombreux cas, ce n’est pas le caractère « industriel » de la société qui s’oppose à la réalisation du processus de pouvoir, mais son caractère inégalitaire et violent, qui par ses famines et par ses guerres, interdit la satisfaction autonome des besoins élémentaires. Les paysans pauvres, avant d’êtres victimes de la technologie, sont chassés de leur terre par les détenteurs du capital, qui achètent les polices, les milices, et les épandages d’herbicides. Dans notre prétendue civilisation d’abondance, si un individu sur six ne mange pas à sa faim, c’est d’abord parce que les moyens de l’autonomie ont été supprimés, non pas principalement par la technologie (même si elle y contribue avec sa chimie et ses OGM) mais par le pouvoir de l’argent et les capacités illimitées d’appropriation privative qu’il autorise.

Le processus de pouvoir est peut-être bloqué pour le représentant de la classe moyenne ou supérieure de l’état d’Israël qui peut bénéficier des principales avancées technologiques… Mais plus encore pour l’habitant de la Bande de Gaza ! Cette dépendance à l’égard des besoins les plus fondamentaux qui ne seront même pas convenablement satisfaits (se loger, se nourrir, être en sécurité etc...), organisée par l’inégale répartition des richesses et des pouvoirs, fait paraître les « problèmes sociaux » décrits par Kaczynski – les dépressions, le mal être, le sentiment de vacuité des « riches » – assez dérisoires. « Moi aussi je voudrais pouvoir être névrosé comme vous, en sécurité et avec le ventre plein ! » Pourraient ainsi s’exclamer une bonne partie de la population mondiale.

Ces critiques ne doivent pas conduire à affirmer que tout est faux dans l’argumentation de Kaczynski. Le besoin qu’il identifie de rester maître des aspects fondamentaux de sa vie (l’élément « d’autonomie ») est réel et important. Et finalement, ce n’est pas lorsqu’il décrit son « processus de pouvoir » que Kaczynski se montre le plus convaincant à cet égard, mais plutôt lorsqu’il dénonce – un peu dans le style d’Ivan Illich – la fausse autonomie conférée par la technologie, qui se mue finalement en une contrainte nouvelle (A partir du paragraphe 127 notamment).

Ces arguments m’ont d’ailleurs fait prendre conscience de l’insuffisance de la distinction que j’avais moi-même proposé entre « pouvoir sur les choses » et « pouvoir sur autrui ». Le soi-disant « pouvoir sur les choses » ne peut être envisagé abstraitement, en dehors de ses conditions sociales de mise en œuvre. Le « pouvoir de déplacement » conféré par la possession d’une automobile, ne se conçoit pas en dehors des routes et des stations services, mises à disposition par un certain type de société. En outre, il ne peut être envisagé en dehors de l’effort social, des compromis, de l’abandon d’un certain type de liberté, qui permettent l’acquisition d’une automobile (soumission au salariat par exemple).

Il est cependant difficile d’accepter la définition de la liberté proposée par Kaczynski, qui réside simplement, comme on l’a vue plus haut, dans l’accomplissement du processus de pouvoir. Car toutes les critiques que l’on peut adresser à l’encontre de ce fameux processus, rejaillissent évidemment sur une conception de la liberté qui s’y repose.

Ma propre conception de la liberté demeure très classique. Elle se concilie assez bien avec ce qu’en dit le philosophe anglais John Locke (1632-1704) dans son Essai sur l’entendement humain, livre 2, Chapitre 21 : « Le pouvoir », paragraphe 8 :

Toutes les actions dont on a l’idée se réduisent, je l’ai dit, à deux : la pensée et le mouvement ; et donc dans la mesure où un homme a un pouvoir de penser ou de ne pas penser, de se mouvoir ou de ne pas se mouvoir selon la préférence ou la direction de son esprit, dans cette mesure, il est libre. Quand on n’a pas de façon égale le pouvoir d’accomplir ou de s’abstenir, quand faire ou ne pas faire ne procèdent pas à égalité de la préférence de l’esprit qui a ordonné l’un ou l’autre, alors l’homme n’est pas libre, bien que peut-être l’action soit volontaire. Ainsi l’idée de liberté est l’idée du pouvoir qu’a un agent de faire une action particulière ou de s’en abstenir, selon la détermination ou la pensée de l’esprit qui préfère l’un plutôt que l’autre. …

L’être humain est libre lorsqu’il dispose d’un certain pouvoir de penser ou d’agir. Il n’est plus libre lorsqu’il est contraint, par une cause quelconque, à penser et à agir d’une certaine manière (ou à ne pas agir si on l’a enfermé, ou à ne pas penser si on l’a lobotomisé).

Accroître la liberté revient donc à étendre le domaine de notre pouvoir, c’est-à-dire le domaine d’exercice de nos actions et de nos pensées et à diminuer les occasions où nous sommes contraints (par la nature ou par d’autres volontés).

Le milieu naturel contraint l’être humain puisqu’il limite son pouvoir de mouvement et qu’il lui impose certaines actions indispensables à sa survie. La technologie élargit d’une certaine manière sa capacité à agir, donc sa liberté, mais, dans le même temps, elle limite cette dernière par les nouvelles contraintes, par les nouvelles normes sociales qui accompagnent sa mise en œuvre.

Dans une société « primitive » le domaine de la liberté humaine est d’abord contraint par la nature, par l’environnement, et ensuite par les rapports sociaux au sein du clan ou de la tribu, qui imposent divers tabous et prohibitions et divers modèles de pensées (mythes, croyances…).

Dans la société technologique et industrielle, la liberté humaine est davantage limitée par les rapports sociaux, par les contraintes et l’organisation du travail qu’ils imposent, par les modèles de pensées qu’ils véhiculent (non plus « mythiques » comme dans la société primitive, mais consuméristes, et à des degrés divers, nationalistes, religieux, scientistes etc…). La liberté y semble moins restreinte par le milieu naturel, même si la société industrielle se heurte évidemment à la raréfaction des ressources et à la dégradation de l’environnement5.

La société technologique et industrielle contraint socialement les êtres humains en les rassemblant dans un environnement émancipé d’une partie des contraintes qu’il imposait auparavant. Elle tend donc à transformer la contrainte environnementale en une contrainte sociale.
Étendue à l’ensemble de la planète, elle comporte également un autre aspect « liberticide » en ce qu’elle réduit le domaine des possibles, donc le domaine d’exercice de la liberté, par son intolérance envers les autres formes d’organisations sociales qui ne reposeraient pas sur la technologie (cette intolérance est-elle une fatalité ? J’y reviendrais un peu plus tard).

Contrainte sociale ou contrainte environnementale, laquelle est la meilleure (ou la moins mauvaise) ? Cette question revient à se demander laquelle est la mieux supportée par les individus, laquelle est la plus compatible avec leur bien-être, avec leur « bonheur ».

Le manifeste de Kaczynski pose précisément le problème des rapports entre la liberté et le bonheur.

La liberté, comme on l’a vu, est un pouvoir et le « processus de pouvoir » de Kaczynski est une manière – sans doute critiquable – de décrire la manière dont ce pouvoir est mis en œuvre et dont il peut conduire au bonheur ou au contraire le contredire.

En évoquant le nécessaire accomplissement du « processus de pouvoir », Kaczynski indique que l’être humain a besoin d’être libre pour être heureux et que cette liberté doit notamment s’exercer à l’égard des aspects les plus fondamentaux de sa vie. A l’inverse, le non accomplissement du processus du pouvoir contredit le bonheur. La liberté est donc une condition nécessaire du bonheur (au moins pour des êtres humains « non modifiés » !), mais ne constitue pas obligatoirement sa garantie.

La question implicitement posée par « L’avenir de la société industrielle » me semble donc être : que doit-on prioritairement rechercher, le bonheur ou la liberté ? D’après Kaczynski, l’un ne va pas sans l’autre et la société industrielle, en tendant à sacrifier la liberté au bonheur, anéantit les deux.

Car le bonheur imposé détruit la liberté, donc il se contredit lui-même, sauf si l’on transforme l’être humain qui éprouve ce bonheur, en un être qui n’a plus besoin de liberté. Tel est, à mon sens, le fond de l’argumentation de Kaczynski, qui en vient donc naturellement à agiter la menace d’une fin de l’humanité (sous-entendu de l’humanité telle que nous la connaissons, pour laquelle la liberté est importante) si le projet de la société technologique est mené à son terme.

Ce thème de la tension entre liberté et bonheur a notamment été abordé par les deux romans à la fois très différents et très semblables que sont « 1984 » de George Orwell, et « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley.

1984 et le meileur des mondes

« 1984 » évoque une société de contrainte qui supprime la liberté mais ne vise même pas à assurer le bonheur de ses membres. La société de « Big Brother » me semble reposer sur un aspect du psychisme humain dont le processus de pouvoir de Kaczynski ne rend pas explicitement compte et qui est la volonté de domination, c’est à dire le désir, non pas d’échapper à la contrainte, mais de contraindre autrui. Ce désir bien réel, est le désir de toutes les « personnalités autoritaires », l’aspiration profonde de tous les « fascismes ». Il pourrait s’interpréter comme une compensation : L’individu veut contraindre, pour oublier qu’il est lui même contraint.
« Le meilleur des mondes », peut s’analyser comme une conjuration de cette tendance qui conduit à un extrême tout aussi abominable (voir les développements intéressants du film de Lutz Dammbeck à ce sujet). Le bonheur y est assuré et l’aspiration autoritaire y est détruite au prix de l’anéantissement du besoin de liberté.
Kaczynski a-t-il été influencé par « Le meilleur des mondes » ? Certains extraits de la préface que donne Aldous Huxley à son livre en 1946, pourraient en tout cas être placés en exergue du manifeste de Kaczynski :

Le thème du Meilleur des mondes n’est pas le progrès de la science en tant que tel ; c’est le progrès de la science en tant qu’il affecte les individus humains. … Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il seraient inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude.

Et encore :

Les plus importants des « Manhattan Projects » de l’avenir seront de vastes enquêtes instituées par le gouvernement, sur ce que les hommes politiques et les hommes de science qui y participeront appelleront le problème du bonheur – en d’autres termes, le problème consistant à faire aimer aux gens leur servitude.


Huxley et Kaczynski sont dans un bateau

Le « Meilleur des mondes » semble illustrer le projet de la société technologique décrit par Kaczynski et mené à son terme. Je dois cependant avouer que j'ai longtemps trouvé ce livre insatisfaisant, car je considérais qu’Aldous Huxley n’avait pas osé affronter les ultimes conséquences du problème philosophique qu’il avait soulevé. En effet, je me posais la question de savoir pourquoi le « Meilleur des Mondes » nous paraissait si horrible. Ses habitants n’étaient-il pas incontestablement heureux ? Dans le livre, les « inconvénients » de cette société ne se révélaient presque exclusivement qu’au travers des personnages qui justement contredisaient ses principes : Bernard Marx, l’ « Alpha » déficient et le « Sauvage » (je laisse volontairement de côté le cas de l’ « Alpha » Helmoltz Watson, voir la note 6). Mais un « Meilleur des monde » encore « amélioré », qui ne fabriquerait plus d’alpha déficients comme Bernard Marx (ou trop intelligent comme Helmoltz) et qui n’entretiendrait plus de réserves de « sauvages », pourrait-il toujours être qualifié d’horrible, puisque tous ses habitants seraient parfaitement heureux6 ?

En réalité cette horreur est en grande partie relative7 (voir cependant la note 5 qui nuance cette affirmation), et Aldous Huxley ne pouvait effectivement la désigner qu’en introduisant dans son roman un point de vue extérieur, qui représente le point de vue de ses lecteurs.
Le Meilleur de mondes est horrible pour nous, humains non encore (totalement) modifiés du 21ième siècle, lorsque nous nous y projetons en pensée et lorsque nous considérons la liberté que nous devrions abandonner pour nous y adapter. Il est horrible parce qu’il nie ce que nous sommes actuellement et la part de nous même que nous voudrions transmettre à nos descendants.
Il est donc normal de nous y opposer, comme il est normal de rejeter l’horreur plus directement appréhendable, décrite dans « 1984 ».

L’asservissement au bonheur parait d’autant plus inacceptable que nous ne pouvons pas en donner une définition satisfaisante. Le bonheur est un état subtil, dont les déterminants sont difficiles à isoler pour un seul être humain (un être humain non modifié s’entend !) et donc encore plus compliqués à définir pour l’ensemble des membres d’une société8.

Dès lors, un bonheur imposé est nécessairement une construction réductrice qui émane arbitrairement d’un centre de pouvoir et qui rompt les conditions de validité du contrat éthique (au sens où j’ai voulu le définir ici).
Collectivement, les individus peuvent évidemment se grouper parce qu’ils partagent une certaine conception du bonheur, qu’ils devraient laisser libre à leur enfant d’accepter ou non, et qui ne devrait pas s’étendre à tous les aspects de la vie, sous peine d’annihiler les identités individuelles (à moins, ainsi que je le remarque dans la note 8, qu’elle ne soit revendiquée par une communauté de clones !). Cette conception collective du bonheur ne devrait pas non plus s’imposer de manière impérialiste aux autres communautés9.

Au niveau de la collectivité humaine, qui rassemble les diverses communautés d’humains susceptibles d’adopter différentes conceptions de l’éthique et du bonheur, il convient donc de ménager plusieurs voies d’accès – collectives et individuelles – au bonheur. Nul bonheur arbitrairement défini ne devrait donc être imposé, mais il faudrait plutôt garantir les conditions de recherche et d’obtentions de possibles bonheurs, ces conditions reposant principalement sur une distribution équitable des ressources et des moyens et sur une limitation des contraintes.

De ce point de vu, on peut déplorer avec Kaczynski, le fait que la société moderne restreint aussi bien les voies d’accès collectives au bonheur que les voies d’accès individuelles.

Les voies d’accès collectives au bonheur sont limitées parce qu’une même société consumériste et urbaine tant à s’imposer sur l’ensemble de la planète et parce que les espaces et les moyens réservés aux collectivités qui souhaiteraient bâtir d’autres types de sociétés sont toujours plus réduits.

Les voies d’accès individuelles au bonheur sont limitées parce qu’elles nécessitent principalement l’acquisition de l’argent et donc la soumission au travail salarié pour la très grande majorité de la population mondiale.

On remarquera cependant que ces limitations tiennent davantage au caractère marchand de la société moderne (et à l’aspect « spectaculaire » qui lui fournit ses justifications) qu’à son caractère industriel ou technologique. Peut-être ses caractères sont-ils indissociables. Mais pour le déterminer, il faudrait d’abord s’entendre sur ce que signifie le caractère industriel ou technologique d’une société.

C’est ce que je vais à présent étudier.

2.2 La caractérisation de la société industrielle et technologique

Ainsi donc, Kaczynski en appelle à une révolution qui renversera la société industrielle et technologique.
Mais qu’entend-il exactement par « industrielle et technologique » ? Toutes les industries et toutes les technologies doivent-elles « disparaître », pour empêcher l’asservissement total de l’humanité ?
Et quant est-il de la science ? Kaczynski ne dirige pas directement ses attaques contre elle, ainsi, au paragraphe 166,

Les usines devront être détruites, les livres techniques brûlés, etc.

il ne préconise pas explicitement de brûler les encyclopédies et d’« oublier » les connaissances scientifiques. On peut en effet soutenir que la science produit objectivement des effets « libérateurs », au sens où elle libère la pensée des fausses croyances et des dogmes infondés, augmentant ainsi le « pouvoir » de l’esprit humain. La connaissance scientifique ne concerne en tout cas pas le même domaine de la liberté que la technique. Elle n’influe pas directement sur la liberté d’agir mais plutôt sur la liberté de penser, sachant que, comme on l’a vu plus haut, la liberté d’agir, comme la liberté de pensée peuvent être considérés comme des « pouvoirs », comme des « capacités ». La science ne recèle donc pas les mêmes inconvénients que la technique, laquelle augmente globalement la capacité d’action de la collectivité, tout en diminuant par la contrainte sociale qu’elle impose, les capacités d’actions individuelles de ceux qui y sont toujours plus anonymement immergés.

Pourtant, le discours scientifique n’est pas toujours « libérateur ».

D’une part, parce qu’au fur et à mesure de son perfectionnement, il est de moins en moins accessible et qu’il tend à être confisqué par des « experts », lesquels se séparent en diverses chapelles souvent constituées en références à des intérêts divergents. Les querelles autour de l’influence exacte de l’activité humaine sur le climat l’illustrent assez bien. Parmi tous les discours qui lui sont quotidiennement servis, l’individu « citoyen », « électeur » ou « consommateur » n’a pas les moyens de reconnaître celui qui correspond à la réalité (si toutefois il existe) afin de régler ses actions en conséquences.

D’autre part, la connaissance scientifique devient elle-même un sous produit de la technique. L’expression « techno-sciences » rend compte de cette évolution. Certes, il y a plus d’un siècle, le discours scientifique sur les micro-organismes par exemple, résultait lui aussi de la mise en œuvre d’une technique, en l’occurrence celle du microscope optique. Mais aujourd’hui, le discours scientifique est encore davantage obscurci par le caractère toujours plus impénétrable des techniques qui le produisent.

La connaissance scientifique contribue donc de moins en moins à la liberté de pensée, parce qu’elle est de moins en moins vérifiable et de moins en moins appropriable individuellement.
On remarquera cependant qu’une bonne partie des soupçons qui pèsent sur elle seraient levés si ceux qui la manient n’étaient pas si facilement impliqués dans des conflits d’intérêt, c’est-à-dire si les possibilités de captation de richesses ou de pouvoir étaient globalement limitées au sein de la société humaine. Comme je l’indiquais dans mon dossier sur l’éthique :

…l’éthique ne peut aboutir à une juste pratique, qu’au sein d’une communauté où le savoir est accessible et partagé et où les spécialistes diffusent le plus pédagogiquement et le plus honnêtement possible leurs connaissances. Nul individu ne peut assimiler l’ensemble du savoir humain. Les êtres humains sont donc amenés à collaborer pour se transmettre mutuellement leur connaissance. Ils ne sont tentés d’accaparer ou de falsifier le savoir que s’il est possible d’en tirer un avantage, c'est-à-dire s’il est possible de s’approprier indûment des richesses et des pouvoirs. Le partage équitable des pouvoirs et des biens au sein de la communauté est donc la meilleure garantie contre la tyrannie des experts.

Mais puisque le partage équitable des pouvoirs et des biens est contredit dans la société réelle, par les capacités illimitées d'appropriation offertes par le capitalisme marchand d'une part, et par la captation du pouvoir au niveau des appareils d'état d'autre part, la critique adressée explicitement à la technique pourrait facilement être étendue à la connaissance scientifique. On comprend d’autant mieux que Kaczynski rejette l’idée d’un sauvetage partiel de la techno-science industrielle.
Mais qu’est-ce que la technique ? La taille d’un silex n’est-elle pas elle-aussi une technique ? Et qu’est-ce que la connaissance scientifique ? Le recensement des propriétés médicinales de tel ou tel végétal renvoie à un discours qui peut être qualifié de « scientifique », dès lors qu’il est rationnellement organisé et instruit par l’expérience. Je ne pense pourtant pas que Kaczynski voudrait proscrire la taille des silex ou la médecine par les plantes fraîchement cueillies. Où donc s’arrêter dans la dénonciation de la science et de la technique ?

Il faut bien admettre que les quelques considérations précédemment avancées sur l’élargissement ou la restriction des domaines de la liberté par la science et la technique, ne nous ont pas permis de caractériser plus précisément ce que l’on devait entendre par la science, par la technique et par la société industrielle.
Pour y voir un peu plus clair, il faudrait faire référence au français Jacques Ellul, qui est considéré comme l’un des principaux inspirateurs de Kaczynski. Jacques Ellul distinguait en effet l’« opération technique » du « phénomène technique ». Le premier numéro de Sortir de l’économie, consultable sur Esprit68, aborde d’ailleurs ce thème dans un article intitulé Jacques Ellul et « le système technicien » en sept thèses essentielles. On trouve également dans ce numéro un très bon article consacré à la critique du machinisme par George Orwell qui complète le panorama des griefs adressés à la société industrielle.
Mais sans qu’il soit nécessaire de fournir des définitions plus précises, c’est la conjonction de la science, de la technique et de l'industrie marchande, qui, selon moi, rend intelligible la critique de Kaczynski. Car ce que Kaczynski dénonce, c’est la techno-science en tant qu’elle est une industrie impliquant la division du travail et la production de masse. C’est cette industrie techno-scientifique qui entrave la réalisation du « processus de pouvoir »,

parce qu’elle interdit l’appropriation individuelle de la technique et de la connaissance,

parce qu’elle impose une uniformisation des modes de vie,

parce qu’enfin, devenant son propre objet, elle cesse de répondre à des besoins individuellement ou collectivement définis et ne fait qu'entretenir et fortifier sa position dominante au sein d’une économie de marché ou des instances de décisions des états-nations, soumis peut-être bientôt, au contrôle d'un état mondial.

On remarquera cependant qu’une telle industrie techno-scientifique a pu se constituer,

parce que le développement du capitaliste marchand a autorisé des processus d’appropriations privatives illimitées et par ce que les fruits de l’exploitation séculaire des êtres humains et de la nature ont été confisqués par de grands possédants ou par des gouvernants,

parce que toute tentative d’appropriation individuelle ou communautaire de la technologie, toute tentative de contrôle démocratique et direct de sa production s’est heurtée, soit à la mainmise des états, soit à la dictature des marchés, contrôlés aujourd’hui par quelques firmes multinationales.

Si la techno-science tend à détruire la liberté humaine en imposant un seul modèle et un seul mode de vie, c’est que sa mise en œuvre « industrielle » résulte d’une concentration illégitime de moyens et de pouvoir, illégitime au sens où elle apparait contraire aux conditions de validité du contrat éthique qui devrait lier les parties directement ou indirectement impliquées dans cette mise en œuvre.

Cette confiscation des moyens et des produits de la techno-science est-elle inéluctable ?

Dans une société marchande structurée en états-nations, sans doute. Mais d’autres développements techno-scientifique sont peut-être envisageables au sein de sociétés non marchandes et non étatiques, qui ne seraient pas obligatoirement « industrielles » ou qui, si elles demeurent pour partie industrielles, permettraient une appropriation et un contrôle de la technique par les individus ou par des groupes restreints d’individus.

Kaczynski ne cherche pas à déterminer quelles structures sociales feraient de la technique un simple moyen, non contaminant et non uniformisant, d’accroître le « pouvoir d’agir » et donc la liberté. Or, on peut considérer que tel est précisément l’objet d’une réflexion et d’une action révolutionnaire « constructives ».

Lorsque Kaczynski indique au paragraphe 118 :

… Les communautés locales ont certes été autonomes autrefois ; une telle autonomie devient de moins en moins possible car ces communautés sont devenues très largement dépendantes des grands systèmes : service public, réseaux électroniques, réseaux d'autoroutes, médias et système de sécurité sociale moderne. De plus, la technologie utilisée à un endroit précis a souvent des effets dont souffrent des populations très éloignées. Les pesticides et les engrais chimiques utilisés près d'un ruisseau peuvent contaminer l'eau potable à des centaines de kilomètres en aval, et l'effet de serre affecte le monde entier.

Il s’interdit de définir quels types d’activités technologiques pourraient être utilisées en dehors des « grands systèmes », et à quelles conditions, pour ne pas être contaminantes et pour garantir l’autonomie des individus, des communautés et des groupements de communautés qui souhaiteraient les employer. Certes, dans son chapitre consacré « Aux deux technologies », il distingue au paragraphe 208 :

…la technologie à petite échelle, mise en œuvre par des communautés restreintes, sans aide extérieure, et la technologie qui implique l'existence de structures sociales organisées sur une grande échelle.

Mais il reste très vague à ce sujet et ne veut pas même envisager comment « les structures sociales organisées sur une grande échelle » pourraient concilier la liberté humaine avec l’emploi d’une certaine forme de technologie.

L'avenir de la société industrielle, c'est Bolo'Bolo C’est précisément ce travail d’imagination et de construction révolutionnaire qui est accomplit dans un livre comme Bolo’Bolo. C’est la raison pour laquelle Bolo’Bolo, tout en condamnant globalement la société actuelle, dont les buts principaux sont marchands, industriels et technologiques, n’interdit pas toute utilisation de la technologie ou de l’industrie (Bolo’Bolo tolère même certains aspects « marchands » dans sa société libertaire idéale – voir les chapitres FUDO et SADI notamment), par exemple dans sa description des attributions du FUDO ou « comté », Bolo’Bolo précise :

Un comté a le même genre de tâches que l'arrondissement, mais à une autre échelle : énergie, moyens de transports, technologies de pointe, hôpital d'urgence, organisation de marchés, de foires et d'usines. Une tâche particulière des comtés est de s'occuper des forêts, des cours d'eau, des montagnes, des marécages, des déserts, etc.,

Ou encore dans la nouvelle préface « La mort lente de l’économie » donnée à Bolo’Bolo en 1998, lorsque sont évoqués les rôles des « régions » (SUMIs) :

D’un point de vue pragmatique, géographique, le niveau de coopération groupant ces régions autonomes ne sera pas la grande nation unifiée typique du dix-neuvième siècle, mais des réseaux subcontinentaux, comme les deux Amériques, l’Inde, l’Australie, une Europe élargie, l’Afrique subsaharienne, etc. Ce seront des cadres idéaux pour une production industrielle supplémentaire de pointe, fournissant une gamme de composants techniques (un système lego industriel) qui pourront être montés et combinés dans les régions ou même les bolos selon les besoins locaux.

De même, au chapitre TEGA (arrondissement) :

Un TEGA (appelons-le arrondissement) remplit certaines tâches utiles pour ses membres : la voirie, les canalisations, l'eau, les usines d'énergie, les petites fabriques et les ateliers, les transports publics, l'hôpital, les eaux et forêts, les dépôts de matériaux de toutes sortes, le service du feu, les règles du marché (SADI), l'aide générale et les réserves de crise (MAFA). …

Il n’est sans doute pas facile de maintenir dans tous les cas l’industrie et la technologie dans un cadre éthique satisfaisant et de se préserver de tous leurs périls en les soumettant à un contrôle démocratique et direct.
Kaczynski lui-même passe un peu vite sur les nuisances et les risques de la techno-science industrielle. Peut-être faut-il effectivement se passer dans tous les cas d’une technologie exceptionnellement polluante et/ou exceptionnellement dangereuse comme le nucléaire. Mais là encore, ces nuisances et ces dangers résultent généralement d’une concentration illégitime de pouvoirs et de moyens. Ce sont les rapports sociaux impliquant le pillage des ressources de continents étrangers et une très grande concentration de moyens matériels et humains, qui permettent le fonctionnement des centrales nucléaires. C’est aussi la concentration des moyens médiatiques qui permet de faire accepter leur prolifération à la plus grande partie de la population malgré les risques encourus. C’est enfin un certain développement du capitalisme marchand qui rend nécessaire la forme actuelle de consommation électrique des particuliers et des entreprises.

La science, la technologie, l’industrie, le marché même, ne sont pas mauvais « en soi ». Ils ne sont nocifs qu’en tant qu’ils anéantissent la liberté et le bonheur des êtres conscients. C’est donc bien cette liberté et les possibilités de ce bonheur qu’il faut sauvegarder ou même accroître. Et la science, la technologie, l’industrie et l’échange peuvent y contribuer à leur façon, dès lors qu’ils ne deviennent pas leur propre but et dés lors qu’ils ne sont pas confisqués par des centres de pouvoirs.

2.3 La critique du gauchisme et des mouvements progressistes en général

Venons en à présent à la critique du gauchisme qui selon Kaczynski, est entretenu par deux éléments fondamentaux, le sentiment d’infériorité et la sur-socialisation.
Le second élément me semble beaucoup plus pertinent que le premier pour expliquer les traits les plus fondamentaux du progressisme ou du gauchisme. Car ce n’est pas obligatoirement le sentiment d’infériorité, la haine de soi ou les tendances masochistes qui poussent le « gauchiste » à prendre fait et cause pour les opprimés ou pour « les groupes qui paraissent faibles ». Ce peut-être au contraire une haute estime de soi et une confiance intacte dans sa propre force qui l’incite à défier ou à mépriser le pouvoir et à ne jamais « se placer du coté du manche ». Ce peut-être encore une irrésistible volonté d’affirmation de soi qui le conduit à rejeter tous les conformismes.
A l’inverse, ou pourrait prétendre que le sentiment d’infériorité est plutôt à la base du conservatisme, qui réclame toujours plus de sécurité et de contraintes, qui manifeste sa peur de l’étranger, du marginal, de tout ce qu’il ne se sent pas capable d’affronter ni même de côtoyer.

vrais et faux gauchistes ?

Mais tout dépend sans doute de l’image que l’on se fait du gauchiste (ou du conservateur) emblématique, Malcom X ou Harlem Désir, Ernesto Guevara ou Daniel Cohn-Bendit , Louise Michel ou Corinne Lepage

Le phénomène de sur-socialisation en revanche, rend compte d’une tendance très fréquemment observable qui conduit maints représentants sociaux ou politiques – que l’on voudra ou non rattacher au « gauchisme » – à se donner abusivement bonne conscience et à se leurrer sur les motifs véritables de leurs actions. Comme l’indique Kaczynski au paragraphe 25 :

Certains sont tellement socialisés que l'effort pour penser, ressentir et agir selon les règles morales leur pèse continuellement. Pour échapper aux sentiments de culpabilité, ils doivent se leurrer sans cesse sur leurs propres mobiles et trouver des explications morales à des sentiments et à des actions qui, en réalité, ont une autre origine.

Un exemple typique de l’aveuglement suscité par l’intériorisation de règles morales, me semble fourni par les prises de position de la députée européenne Corinne Lepage (que j'hésiterais d’ailleurs à qualifier de « gauchiste »). Dans une interview donnée à l’occasion de la conférence sur le climat de Copenhague, tout en regrettant amèrement l’échec des négociations et en lançant de vibrants appels à la sauvegarde de l’avenir de nos enfants, Corinne Lepage ne doute pas un instant d’être dans le bon camp :

Pour une fois, je suis assez fière d’être européenne… Non pas au niveau de l’Europe dans sa collectivité mais au niveau des chefs d’états européens…

Les « mauvais » sont pour elle obligatoirement les autres :

…Mais la manière dont la chine est en train de tout bloquer, l’attitude finalement assez méprisante des américains…

On ne va pas être les seuls à accepter de prendre des engagements contraignants quand les Etats-Unis et la chine ne veulent rien faire.

Quand on a entendu le discours totalement obtus du premier ministre chinois disant « nous on fait bien, chez nous c’est comme ça et puis c’est tout et puis on n’aura pas de contrôle chez nous, parce que ce qu’on dit c’est vrai et circulez y’a rien à voir. »

C’est pas possible. Songez que si l’Europe passe de 20 à 30% de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, ce sera couvert par la seule augmentation ... des émissions de la Chine et de l’Inde, c'est-à-dire que ça ne sert à rien. Ca veut pas dire qu’on va pas le faire, entendons-nous bien, mais ça veut dire qu’on ne peut pas accepter ça. Nous devons être exemplaires, parce que si l’on veut que les autres fassent, on ne peut pas ne pas faire, mais par contre il faut se bagarrer parce que s’ils veulent se suicider c’est leur droit mais que le problème c’est qu’ils nous suicident en même temps et ça on n’est pas d’accord.

Bien sûr Corinne, mais les européens produisent encore deux fois plus de CO2 par habitant que les chinois et 7 fois plus que les indiens, tout en bénéficiant des biens produits en Chine et en Inde. Alors qui suicide qui à ton avis ?
Comme le rappelle Hugo Chavez dans son discours de Copenhague, les 7% de la population mondiale les plus fortunés – dont fait partie Corinne Lepage – sont responsables de 50 % des émissions polluantes, et comme le président vénézuelien le fait encore remarquer, il est étrange d’appeler la chine qui compte plus d’1,3 milliards habitants à atteindre le même niveau d’émission que les États-unis qui en comptent seulement 300 millions.
Corinne Lepage doit certainement connaître tous ces chiffres mais sa sur-socialisation semble l’empêcher d’en tenir compte pour remettre en cause son propre statut social.

Ce type si fréquent d’aveuglement volontaire, permet encore que les divers mouvements revendicatifs utilisent leur cause, s’en rendent « propriétaires », pour justifier leur existence et se renforcer eux-mêmes. Kaczynski le remarque dans son chapitre consacré au sentiment d’infériorité, au paragraphe 22 par exemple :

Si notre société n'avait plus de problèmes sociaux, les progressistes en inventeraient afin d'avoir un prétexte pour faire du foin.

Mais cette tendance me semble révéler non pas un « sentiment d’infériorité, mais plutôt un désir d’accroître sa propre puissance par la captation, non pas de richesses matérielles mais d’idéaux, que l’on répugnera dès lors à partager. Kaczynski en rend d’ailleurs compte au paragraphe 21 :

… mais ni la compassion ni les principes moraux ne suffisent à expliquer l'activisme des progressistes. L'agressivité et le goût du pouvoir sont des composantes bien trop importantes de leur comportement. Nombre de leurs actions ne sont d'ailleurs pas calculées rationnellement en vue d'aider les gens qu'elles sont censées soutenir. Par exemple, si on pense que «l'action positive» est bonne pour les Noirs, est-il sensé de la réclamer en termes agressifs ou dogmatiques ? Il serait certainement plus judicieux de trouver une approche diplomatique et conciliatrice, en faisant des concessions au moins verbales et symboliques aux Blancs qui trouvent discriminatoire l'action positive. Mais une telle approche ne saurait satisfaire les besoins émotionnels des progressistes. Aider les Noirs n'est pas leur véritable but. Les problèmes raciaux leur servent de justification pour exprimer leur propre agressivité et leur désir frustré de pouvoir….

Cette tendance n’est pas propre au « gauchisme » et détermine le plus souvent à notre insu bon nombre de nos réactions. Nous sommes ainsi fréquemment irrités lorsqu’un adversaire ou un concurrent politique se rapproche, en actes ou en paroles, de la position que nous avions nous même adoptée. Nous en venons alors à dénoncer cette « manœuvre » et à la contrecarrer, alors qu’elle sert objectivement nos idéaux. Ainsi, lorsque passé les premiers mois de la crise financière, le président de la république française disait vouloir « moraliser » le capitalisme en encadrant la rémunération des « traders » ou des « parachutes dorés », n’avons-nous pas craint qu’une partie de ces mesures ne coupe l’herbe sous les pieds de notre contestation ? Une part de nous-mêmes n’a-t-elle pas été soulagée de constater qu’il ne s’agissait que de mensonges ?
Les réactions très négatives de certains écologistes radicaux en réponse à la proposition d’une « grève de la viande », portée entre autre par Fabrice Nicolino à l’occasion de la conférence sur le climat de Copenhague, s’expliquent de la même façon. Ces écologistes accusent leurs désormais « adversaires » ou « concurrents » de ne pas se préoccuper véritablement du « bien-être animal », même si leurs propositions serviraient objectivement cette cause.
Certes, ce type de réactions peut-être suscité par la crainte de la récupération ou de l’instrumentalisation. Ainsi il me semble toujours opportun de dénoncer les « éco-tartuffes » comme Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand, car leur promotion d’un « capitalisme vert » qui s’accommode du dogme de la croissance et du productivisme industriel est véritablement « anti-écologiste ». Du reste, les bons conseils que nous donne Arthus-Bertrand dans son film, après nous avoir asséner la tapageuse publicité des firmes multinationales qui pillent la planète, pourraient être assimilés aux recommandations accordées par des assassins à la veuve et aux orphelins de leur victime.
Pour autant, les craintes légitimes de récupérations ou d’instrumentalisations n’expliquent pas tout et le besoin « affectif » d’appropriation des causes rend le plus souvent compte de cet intérêt si faible pour les effets véritables des actions engagées.

Mais finalement, cette tendance, pour déplorable qu’elle soit, qu’on la considère ou non comme l’une des tares habituelles du gauchisme, devrait simplement augurer de sa faible efficacité pratique, de sa difficulté à atteindre se buts, mais non pas nécessairement de sa nocivité.
Si Kaczynski considère le gauchisme comme véritablement nocif, c’est qu’il détourne selon lui la révolution de ses buts véritables. C’est du moins le point de vue qui est vigoureusement défendu dans son texte allégorique, La nef des fous. Cette fable évoque un navire dont le capitaine et les seconds s’obstinent, par vanité, à orienter la route vers le nord, au milieu des icebergs, afin de prouver leur « habi

lité à la manœuvre ». Les passagers subissent les inconvénients de cette dangereuse obstination, mais leurs revendications sont si diverses qu’elles font oublier la seule requête réellement importante – portée par le mousse – qui consisterait à changer le cap pris par le navire.
Il est facile d’identifier les passagers revendicatifs aux « gauchistes », le capitaine et ses seconds aux grands dirigeants, aux grands possédants, brefs à tous ceux qui disposent du pouvoir politique, économique ou médiatique et influent réellement sur la destiné de l’humanité. Quant au cap suivi par le navire, on peut identifier son sinistre terme, soit à l’anéantissement de l’espèce humaine dans une catastrophe écologique ou une apocalypse nucléaire, soit à son complet asservissement, sa compète soumission aux machines ou peut-être sa transformation en une nouvelle humanité indifférente au besoin de liberté, bref à tous les horribles futurs que Kaczynski décrit dans son manifeste.
On remarquera cependant que la fable nous présente les revendications des passagers comme sans rapport avec le cap pris par le navire. Seule la « féministe », qui réclame autant de couvertures que les hommes, est incommodée par le froid qui en résulte.
Pourtant, dans la société réelle, les principales misères, les principaux sujets de revendications, lorsqu’ils ne sont pas travestis par les agents du pouvoir, me semblent remettre en cause « la direction même du navire ». Ainsi l’exigence d’une meilleure répartition des richesses et d’un accès aux biens et aux services essentiels pour la plus grande partie de la population mondiale, ainsi l’octroi par habitant d’une empreinte écologique compatible avec la sauvegarde des ressources et de l’environnement, ainsi encore, le refus de se soumettre aux nouvelles normes de l’esclavage salarié ou aux nouvelles procédures de contrôle. Ces revendications, prises au sérieux, imposent au minimum de dépasser le capitalisme et la religion de la croissance. Elles ne remettent pas obligatoirement en cause toute forme d’industrialisation, mais conduisent à refuser le productivisme.
Certes, dans les pays riches, un bon nombre de revendications ressemblent à celles des passagers de la nef des fous, par exemple l’exigence d’un « pouvoir d’achat » plus important. Peut-on pour autant considérer que ce type de revendications est porté par les « gauchistes » ? En France, il s’agit davantage d’une revendication formulée par le parti des affaires, c’est à dire principalement par l’UMP et le PS, avec l’assentiment des financiers et des marchands et imposée par leurs médias à la masse des électeurs/consommateurs. Sur la nef des fous, la situation est de ce point de vue comparable, puisque ce sont les officiers de commandements eux-mêmes, qui incitent les passagers à n’exposer que les motifs de mécontentement ne remettant pas en cause la route prise par le navire.
Les « gauchistes » de Kaczynski pourraient donc être considérés soit comme les agents du pouvoir, soit comme les agents abusés par le pouvoir qui reprennent à leur compte les revendications que le pouvoir a construit pour eux.
Encore une fois, l’adhésion à cette définition du gauchisme n’est pas obligatoire, car on pourrait prétendre que les véritables gauchistes sont ceux qui portent des revendications authentiques, non suggérées par le pouvoir et qui remettent en cause la marche même du navire, c’est à dire de la société. Le véritable gauchiste de la fable serait alors le mousse.

Ne s’agit-il donc que d’une querelle de mots ? Pas tout à fait. Car le reproche que Kaczynski formule au paragraphe 214 de son manifeste me semble pouvoir concerner le gauchiste ou le « progressiste » de quelque manière qu’on l’envisage :

…Le progressisme est à long terme en contradiction avec la nature sauvage, la liberté humaine et l'élimination de la technologie moderne. Il est collectiviste ; il cherche à faire du monde entier — aussi bien de la nature que de l'espèce humaine — un tout unifié. Cela implique l'administration de la nature et de la vie humaine par des sociétés organisées et cela requiert des technologies avancées. On ne peut avoir un monde unifié sans transports rapides et sans communications, on ne peut faire en sorte que tout le monde aime son prochain sans manipulations psychologiques sophistiquées, on ne peut avoir une «société planifiée» sans l'indispensable infrastructure technologique. Par-dessus tout, le progressiste est mû par son besoin de puissance, et il cherche à le satisfaire sur une base collective, en s'identifiant à un mouvement de masse ou à une organisation. Il ne renoncera probablement jamais à la technologie, arme trop précieuse pour exercer un pouvoir collectif.

Il s’agit bien de la tendance « collectiviste », de la volonté de faire « du monde entier — aussi bien de la nature que de l'espèce humaine — un tout unifié », tendance qui me semble effectivement toucher toutes les formes de « gauchismes » ou de « progressismes » envisageable.
Cette tendance entre-t-elle obligatoirement en contradiction avec la liberté humaine10 ? La réponse à cette question dépend de l’étendue de « l’administration de la nature et de la vie humaine ». Le sentiment d’appartenance à une humanité unifiée n’est certainement pas mauvais en soi. Il ne devient attentatoire à la liberté que s’il se double d’une volonté de planifier chaque aspect de l’existence, en référence à un modèle idéal, imposé par la science ou bien par la religion ou les diverses utopies politiques.
Kaczynski devrait d’ailleurs reconnaître que la révolution qu’il appelle de ses vœux, impose elle-même une vision unifiée de la nature et de la vie humaine, et une action hautement collective. Serait-il un gauchiste refoulé ?

Peu importe… Dans ces écrits au moins, Kaczynski ne fait pas confiance aux « gauchistes » pour opérer le changement de cap du navire… Il nous reste donc à examiner les solutions qu’il propose pour y parvenir.

2.4 Les moyens de la révolution et la théorie critique des conditions économiques et sociales actuelles

Comme on l’a vu plus haut, Kaczynski à partir du paragraphe 180, préconise deux types d’actions :

des actions visant à accroître l’instabilité du système industriel en encourageant notamment certains types de conflits sociaux,

des actions permettant le développement d’une nouvelle idéologie révolutionnaire et contre-technologique.

Kaczynski détaille assez peu les actions pratiques conduisant à détraquer le système industriel. Pour lui, seuls doivent être soutenus les conflits opposant les « élites » contrôlant la technologie, à la population sur laquelle s’exerce le pouvoir technologique, à l’exclusion de tout autre cause qui détournerait la révolution de ces buts véritables ou aurait des incidences directement ou indirectement contre-révolutionnaires.
Kaczynski détaille en revanche davantage l’exaltation de la nature qu’il compte opposer au scientisme. Pour lui cette nouvelle idéologie anti-technologique doit être élaborée sur deux plans, paragraphe 187 :

Dans sa version la plus élaborée, elle devra s'adresser aux gens intelligents, réfléchis et portés à la pensée rationnelle. Le projet serait de constituer, sur une base rationnelle et théorisée, un noyau de gens hostiles au système industriel, avec une intelligence globale des problèmes et de leur complexité, et conscients du prix à payer pour se débarrasser du système. Il est particulièrement important d'attirer cette sorte de gens, parce que ce sont des gens pleins de ressources et qu'ils contribueront à influencer les autres. On devra s'adresser à eux aussi rationnellement que possible, sans jamais déformer intentionnellement les faits et en évitant toute outrance de langage. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire appel aux émotions mais que, si on le fait, il faut éviter de dénaturer la vérité ou de compromettre la respectabilité intellectuelle de l'idéologie.

Et paragraphe 188 :

L'idéologie devra par ailleurs être propagée sous une forme simplifiée qui permette à la majorité réfractaire à la réflexion de comprendre, dans des termes sans ambiguïté, l'opposition entre technologie et nature. Cependant, même sous cette forme, l'idéologie ne devra pas être exprimée dans un langage si sommaire, excessif ou irrationnel qu'il rebuterait les gens intelligents et réfléchis. Une propagande sommaire et outrancière permet parfois des victoires à court terme, mais il est plus utile de pouvoir compter durablement sur la fidélité d'un petit nombre de gens intelligents et déterminés, plutôt que d'exciter les passions d'une foule versatile, irréfléchie, et qui changera d'attitude dès que quelqu'un lancera un nouveau slogan, plus séduisant. Cependant, une propagande appelant au déchaînement général sera peut-être nécessaire lorsque le système sera sur le point de s'effondrer, au moment de la lutte finale, quand il s'agira de savoir quelle idéologie remplacera l'ancienne conception du monde.

Kaczynski place donc sa confiance dans une « élite » éclairée, susceptible de guider et d’instruire la masse, « la majorité réfractaire à la réflexion », à propos de laquelle il ne se fait aucune illusion, comme le confirme le paragraphe 189 :

Avant cette lutte finale, les révolutionnaires ne doivent pas compter rallier la majorité des gens. L'histoire est faite par des minorités agissantes et déterminées, non par la majorité, qui a rarement une idée claire et précise de ce qu'elle veut réellement.

Cette conviction est d’ailleurs cohérente avec la volonté de Kaczynski d’instrumentaliser le sentiment religieux, affichée, par exemple, dans la note 30 du paragraphe 184 :

Il existe un autre avantage à cette proposition : de nombreuses personnes considèrent la nature avec une sorte de vénération que l'on peut assimiler au sentiment religieux ; elle pourrait ainsi être idéalisée à la manière d'une divinité. Si de nombreuses sociétés ont pu se servir de la religion pour défendre et légitimer l'ordre établi, celle-ci a aussi été un point d'appui pour la rébellion. Introduire un élément religieux dans lutte contre la technologie peut donc s'avérer utile, d'autant que la société occidentale moderne n'a plus aucun fondement religieux solide. De nos jours, la religion est tantôt utilisée comme caution grossière d'un égoïsme mesquin et aveugle (c'est le cas pour certains conservateurs), tantôt exploité cyniquement pour faire de l'argent (dans le cas des évangélistes). Elle a dégénéré en un vulgaire irrationalisme (les fondamentalistes protestants, les sectes) ou se contente de stagner (le catholicisme, le protestantisme). En Occident, la seule chose se rapprochant d'une religion puissante et dynamique fut au XXe siècle le progressisme, mais ce mouvement est aujourd'hui divisé et ne propose plus de but clair et unifié qui puisse susciter l'enthousiasme. Il y a donc un vide religieux dans notre société, que pourrait peut-être combler une religion basée sur la nature en opposition à la technologie. …

Ainsi donc, Kaczynski pourrait apparaître comme une sorte de « léniniste » primitiviste, confiant l’action révolutionnaire à une « élite » éclairée, qui guiderait le peuple vers l’avenir post-technologique, vers le nouvel éden de dame nature. Lui-même voudrait imposer sa conception du bonheur et de la liberté à la masse, à l’humanité, sans qu’elle y ait consciemment consentit. Dès lors, en quoi ses propres injonctions devraient-elles être jugées meilleures que les cadres du bonheur imposés par la techno-science industrielle ?

Kaczynski, qui se révèle finalement autoritaire, anti-démocratique, trompeur dans son recours à l’idéologie, n’est pas pour autant toujours réaliste. Ainsi, dans ses exemples de tactiques révolutionnaires, il considère bizarrement que « Les révolutionnaires pourraient envisager de soutenir les mesures qui tendent à unifier l'économie mondiale », paragraphe 196 :

Les accords de libre échange comme l'ALENA ou le GATT sont sans doute nuisibles à l'environnement à court terme, mais ils peuvent être avantageux à long terme car ils favorisent l'interdépendance économique des pays. Il sera plus facile de détruire le système industriel dans le monde entier si l'économie est à ce point unifiée que son effondrement dans un seul pays avancé conduise à l'effondrement de tous les pays industrialisés.

Kaczynski semble oublier que ce type d’accord est également un moyen pour le système d’accroître son emprise et d’imposer partout sur la planète ses solutions « technologiques », comme les OGM, qui par leur pouvoir contaminant empêcheront tout retour en arrière.
Mais ce contresens, pourrait bien révéler l’insuffisance de la critique de Kaczynski qui ne vise que l’aspect technologique de la société et non pas son caractère marchand. C’est pourtant ce caractère marchand qui va provoquer les concentrations de richesses et de pouvoir et donc ôter au plus grand nombre les moyens de l’autonomie.

Finalement, le principal point faible de toute l’argumentation de Kaczynski apparaît ici clairement. Il consiste en une mauvaise caractérisation de la société à laquelle il entend s’opposer. Cette société est bien industrielle et technologique, mais elle avant tout marchande et elle est encore spectaculaire et autoritaire.
Comme on l’a vu plus haut Kaczynski méconnaît complètement l’aspect capitaliste de la société industrielle qui, en autorisant des concentrations illimitées de richesses et donc de pouvoirs, fournit à la technique et à l’industrie les moyens de leur tyrannie.

Il est un peu moins ignorant de son aspect « spectaculaire », ainsi au paragraphe 96 :

Parmi nos droits constitutionnels, prenons par exemple la liberté de la presse. Nous ne voulons certainement pas supprimer ce droit : il permet réellement de limiter la concentration du pouvoir politique et de maintenir une certaine pression sur les dirigeants en rendant publiques leurs malversations. Mais, individuellement, les citoyens n'ont guère l'usage de ce droit. Les mass media sont contrôlés par de grandes organisations intégrées au système. Quiconque a un peu d'argent peut faire imprimer un texte, le diffuser sur Internet ou ailleurs, mais ce qu'il veut dire sera submergé par la quantité des informations véhiculées par les médias, et n'aura donc aucun effet pratique. Il est impossible que les écrits émanant d'individus et de groupes restreints aient une quelconque influence sur la société. Prenons notre cas (FC) : si nous avions transmis le présent texte à un éditeur sans avoir commis d'actes de violence, il n'aurait probablement jamais été accepté. Et s'il avait été accepté et publié, il n'aurait probablement pas attiré beaucoup de lecteurs, parce qu'il est plus amusant de regarder les divertissements distillés par les médias que de lire un essai sérieux. Et même si ce texte avait eu beaucoup de lecteurs, la plupart d'entre eux l'auraient rapidement oublié car les esprits sont submergés par la masse d'informations diffusées par les médias. Pour que notre message ait quelque chance d'avoir un effet durable, nous avons été obligés de tuer des gens.

Mais il s’illusionne sans doute sur les moyens de combattre le « spectacle ». Ces propres actions « terroristes » ont eu à cet égard des effets ambigus, Kaczynski ayant principalement obtenu sa « célébrité » – qui est d’ailleurs toute relative – en tant qu’ « unabomber », c’est à dire en tant que « fou criminel », « terroriste », « psychopathe » et poseur de bombe et non pas en tant que théoricien révolutionnaire11. Par ailleurs, en envisageant de propager une contre-idéologie « naturelle » qui, à bien des égards, est aussi mensongère que l’idéologie techno-industrielle à laquelle elle s’oppose, Kaczynski sacrifie lui aussi au dieu spectaculaire, à la représentation mensongère et à l’endoctrinement.

Si la société actuelle doit être considérée comme mauvaise, c’est bien à mon avis parce qu’elle est à la fois marchande, spectaculaire et techno-industrielle.
Mais ces trois caractéristiques résultent en définitive de l’inégale répartition des richesses, des pouvoirs et des connaissances. C’est à cette inégalité qu’il faut s’attaquer en refondant le contrat éthique, c’est à dire le cadre général de la cohabitation entre les individus, entre les individus et les groupes humains, entre les groupes humains enfin.

Pour conclure, je dirais que la critique de Kaczynski m’apparaît comme à la fois exagérée et partielle. Malheureusement c’est sans doute l’une des plus convaincante et des plus importante de notre époque.

3) Prolongement du débat, réceptions et influences

Cette troisième partie ne vise pas à livrer une analyse détaillée de la réception et de l'influence des thèses de Kaczynski. Cette entreprise mériterait une étude sérieuse et approfondie et pourrait fournir la matière de plusieurs ouvrages.
J’indiquerai simplement quelques échos de l’œuvre de Kaczynski que j’ai trouvé ici ou là et qui m’ont paru représentatifs des débats actuels les plus importants sur l’avenir de la société industrielle.
Je commencerai par évoquer de manière très rapide les liens de la critique de Kaczynski avec l’anracho-primitivisme. A vrai dire, je n’ai pas eu directement accès à la publication de la correspondance établie entre Kaczynski et John Zerzan. De ce que j’ai pu malgré tout en connaître (par exemple par le biais du chapitre intitulé « Son rapport avec les anarcho-primitivistes et John Zerzan » dans l’article de Wikipédia consacré à Kaczynski), la position anti-industrielle et anti-technologique de Kaczynski ne doit pas être confondue avec la position anti-civilisationnelle de Zerzan. Par ailleurs, Zerzan, bâtît sa théorie en référence au passé, à un hypothétique âge d’or, au cours duquel l’humanité aurait connu le véritable bonheur et la véritable liberté. Kaczynski n’affirme rien de tel. Il ne prétend pas que les êtres humains étaient parfaitement libres et heureux « avant », mais affirme simplement que toute possibilité de liberté et de bonheur sera anéanti si la société suit la voie actuelle. A cet égard, Kaczynski me paraît plus réaliste ou tout simplement plus honnête que Zerzan.

En France, Kaczynski a sans doute inspiré de nombreux auteurs, même si tous n’admettent pas leur dette à son égard.

René Riesel, ancien « enragé » de mai 68, activiste anti-OGM – qui à la différence de José Bové n’a sollicité aucune grâce présidentielle – contributeur à l’Encyclopédie des nuisances, est l’un de ceux qui font explicitement référence à Théodore Kaczynski. Par exemple, dans ce texte qu’il a lu en février 2001, à l’occasion de sa comparution devant le tribunal correctionnel de Montpellier à la suite d’une des premières destructions d’OGM en France, et qui débute ainsi :

Je souhaite dire mes véritables mobiles, et donc ma pleine responsabilité politique, dans la destruction de chimères génétiques d’Etat commise le 5 juin 1999 au CIRAD. Cet exposé sera aussi un hommage à Theodore Kaczynski, fou de lucidité, enterré vivant dans une prison high tech des États-Unis d’Amérique.

En 2008, René Riesel, en compagnie de Jaime Semprun ont fait paraître aux éditions de l’Encyclopédie des nuisances Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable. Cet intéressant ouvrage, superbement écrit, emprunte souvent à la phraséologie de Kaczynski. Ainsi, page 11 :

Nous nous adressons donc à des individus d’ores et déjà réfractaires au collectivisme croissant de la société de masse, et qui n’excluraient pas par principe de s’associer pour lutter contre cette sursocialisation.

On pourra facilement reconnaître l’influence de Kaczynski dans l’emploi des termes « collectivisme » ou « sursocialisation ».
Il me semble pourtant que ce type de vocabulaire, pour un lecteur non averti des engagements passés des deux auteurs, peut induire quelques confusions. La dénonciation du « collectivisme croissant de la société de masse » ne doit par exemple pas être confondue avec une dénonciation du « communisme ». René Riesel qui est finalement assez proche des thèses de Tiqqun ou du « Comité invisible » (voir plus bas), pourrait bien crier avec eux « Tout à failli, vive le communisme !», tout en dénonçant ce « collectivisme croissant ». Par ailleurs, je considère – mais c’est un jugement très personnel – que ce dernier livre de Riesel et Semprun est presque trop « littéraire » trop « bien écrit » et qu’il perd de ce fait en efficacité, en force, en impact. Il se situe en tout cas très loin de la brutalité – et même oserais-je dire, de la vulgarité – des textes de Kaczynski, beaucoup plus directs, beaucoup plus percutants.

M'sieur, Non Fides a copié !

Quoiqu’il en soit, la violente critique du gauchisme que nous avons analysée plus haut, a sans doute également inspiré le groupe anarchiste Non Fides, et ses appels à « détruire la gauche » que vous pouvez lire ici.
Mais à propos « d’Appel », l’important texte du même nom, que vous pouvez lire ici et que l’on doit sans doute rattacher à la « Tiqqounnerie » (voir plus bas), tient à peu près le même discours : « Notre tâche est de ruiner la gauche mondiale partout où elle se manifeste, de saboter méthodiquement, c’est-à-dire tant dans la théorie que dans la pratique, chacun de ses possibles moments de constitution. »
L’ombre de Kaczynski me semble en effet planer sur certains textes de la revue Tiqqun et notamment sur « L’hypothèse cybernétique ». Comme le documentaire de Lutz Dammbeck Das Netz – Voyage en cybernétique que j’ai évoqué plus haut et mis en ligne sur la page des vidéos recommandées, cet essai traite des soubassements idéologiques du courant « cybernétique ».
J’hésite à en parler ici car je vais encore être tenté de dire du mal de Tiqqun. Je commencerai donc pas avouer que, malgré tous les reproches que je peux leur adresser, les textes de Tiqqun me paraissent importants. Leur véritable intérêt me semble résider dans les réactions qu’ils suscitent, dans les questionnements qu’ils imposent au lecteur. De ce point de vue, Tiqqun, sans susciter mon adhésion à ses thèses, m’a le plus souvent amené à des révisions parfois douloureuses de bon nombre de mes opinions.
L’hypothèse cybernétique n’est pas son meilleur texte. Il y a quelques années, je m’étais intéressé aux thèmes qu’il aborde et je pense pouvoir affirmer qu’il recèle beaucoup d’erreurs, d’omissions, d’interprétations abusives et d’approximations sur la révolution informatique, sur les neurosciences, sur le fameux « théorème de Gödel » etc. Pour autant, la volonté paranoïaque de contrôle qu’il décèle dans cette nouvelle sorte de scientisme qu’est le mouvement cybernétique au sens large, me paraît bien réelle. Mais finalement cette dénonciation des « cybernéticiens » était déjà présente dans les écrits des situationnistes et c’est peut-être aux textes de la revue « Internationale Situationniste » qu’il faut faire remonter cette prise de conscience. Quoiqu’il en soit, si l’on admet avec Tiqqun, que « l’hypothèse cybernétique » s’est substituée à « l’hypothèse libérale » comme fondement principal du capitalisme, on peut considérer que la lutte doit être dorénavant principalement menée non pas contre les « profiteurs » du capitalisme marchand, mais contre les « technocrates » du système industriel. Mais ne sont-ce pas finalement les mêmes ?

Au-delà de Tiqqun, le Manifeste de Kaczynski pourrait bien avoir influencé la rédaction de nombreux passages de L’insurrection qui vient. Jean Marie Apostolidès en fait la remarque dans la préface qu’il donne à ses traductions de Kaczynski :

Un troisième courant français se tient, lui, à l’intersection du mouvement situationniste et de l’écologie radicale que revendique Unabomber. Il s’agit du « Comité invisible » qui a rédigé ces dernières années un texte incendiaire, L’insurrection qui vient, dans lequel les auteurs prônent le sabotage et la désobéissance civile…. Si le nom de Kaczynski n’est pas mentionné parmi les autorités dont ils se réclament, ses idées transparaissent à plus d’une reprise dans leur manifeste. Et plus secrètement, c’est peut-être la notion même d’invisibilité qu’ils empruntent à Unabomber.

Jean Marie Apostolidès, donne par ailleurs sa propre explication de l’influence de Kaczynski, laquelle renvoie à la plupart des thèmes que nous venons d’aborder :

Malgré la critique répétée que Kaczynski adresse aux gauchistes, ceux-ci se sont reconnus dans son texte, ou plutôt ils ont perçu à la fois ses affinités avec leur perspective radicale et ce qui manquait aux extrémistes français. C’est comme si, dans sa solitude et sa folie, Unabomber avait retrouvé un secret qui était perdu depuis longtemps. En d’autres termes, il me semble que ce qui a fasciné dans le cas de Théodore Kaczynski, c’est qu’il soit passé à l’acte. Il a embrassé la « propagande par le fait » qui fut si chère aux anarchistes de la fin du XIXe siècle.

Or, ce qui caractérise le discours gauchiste depuis 1974, c’est la compulsion de répétition, signe de son impuissance. Il est devenu davantage une posture intellectuelle que l’expression d’une action véritable. Pour pouvoir être entendus, les gauchistes parlent plus haut qu’ils n’agissent ; le verbe a dans ces milieux perdu toute sa force.

Leur mal vient de plus loin. … Les symptômes de cette maladie sont avant tout une perte de puissance des mots, avec l’impossibilité de communiquer vraiment qui en est la conséquence. Le virus s’est manifesté pour la première fois à la fin des années 1960, au moment du mariage entre la télévision et l’intelligentsia française… pour ce faire voir dans cette étrange lucarne, les intellectuels médiatiques ont renoncé depuis plus de trente ans à dire quoi que ce soit de véridique, de mesuré ou d’original, afin de reproduire le discours sans saveur et sans aspérité des médias. … On dirait que les écrivains qui jouissent du succès le plus grand sont aussi ceux dont l’œuvre possède le moins d’impact sur le réel. Dès qu’ils présentent leurs livres à la télévision, leurs propos sont frappés d’impuissance… Par la suite, c’est l’ensemble du travail intellectuel qui a perdu sa légitimité.

Kaczynski s’oppose au nihilisme ambiant au moins en ceci : il a mis en pratique ce qu’il écrivait, créant du même coup une identité entre son écriture et son action…. Or, c’est le rêve que caressent en France les écrivains de tous bords depuis les évènements de 68. … Ce n’est pas que leurs analyses soient fausses, stupides ou sans fondements ; c’est plutôt que l’inflation verbale, qui a gagné peu à peu le milieu intellectuel, ne leur permet plus d’être entendu. Qu’ils soient obscurs ou fameux, leurs dire, se trouvent également noyés dans le bruit général.

En effet, à notre époque, les écrits, aussi intéressants soient-ils, perdent de leur force et de leur intérêt. Ils rejoignent la masse monstrueuse et indistincte des documents et des témoignages divers, dont seul le spectacle médiatique s’arroge le droit d’extraire les plus inoffensives productions ou les copies travesties des œuvres véritables.
Les écrits doivent dorénavant être liés aux actes, aux pratiques véritables. Mais attention, pas à n’importe quels actes ou n’importe quelles pratiques. Contrairement à ce que semble suggèrer Jean Marie Apostolidès, je ne pense pas que les actes criminels commis par Kaczynski aient véritablement servi sa cause. Plutôt que des actes violents, l’époque requiert à la fois des actes de résistance et des actes « positifs » qui fournissent des alternatives à la misère actuelle. Mais il est vrai que dans tous les cas, le travail théorique doit déboucher sur une pratique. De ce point de vue, les disciples les plus crédibles de Kaczynski ne me semblent pas être ceux qui réécrivent son manifeste, mais plutôt ceux qui agissent, parfois au sein même de la recherche institutionnalisée – comme par exemple le groupe Oblomoff – pour dénoncer les dangers de la technocratie et du scientisme, ou comme les animateurs de Pièces et Main d’œuvre qui informent, critiquent et exigent que le pouvoir techno-scientifique rende des comptes à la société.
Mais au-delà de ces actions critiques ou revendicatives, les nouveaux écrits révolutionnaires doivent susciter des expérimentations diverses, permettant d’organiser la vie en dehors de la société marchande, industrielle et spectaculaire. Ces expérimentations doivent ensuite servir à transformer l’analyse critique et à déterminer ce qui fonctionne véritablement.
Pour prolonger la parole révolutionnaire, il nous faut donc des actes, qui non seulement doivent conduire à miner les fondements du vieux monde mais encore et surtout à construire le nouveau !

 

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Published by conscience politique - dans International
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