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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 13:08

 

La cour du roi Servier

Le scandale sanitaire du Mediator lève un coin du voile sur les pratiques ahurissantes du laboratoire Servier. Enquête.

La cour du roi Servier

Jacques Servier, 88 ans, omnipotent pdg du laboratoire produisant le Mediator

Par Émilie Lanez

"Servier, c'est la Corée du Nord de l'industrie pharmaceutique. Peu de laboratoires ont eu autant de problèmes de pharmacovigilance. Cela s'explique. Cette entreprise est un bunker où l'actionnaire, le propriétaire et le patron sont une seule et même personne, Jacques Servier. Des actionnaires auraient suspendu le médicament dès les premiers signes", analyse un expert de la santé, ancien chef de produit du laboratoire.

Si le rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) consacré au Mediator et rendu public le 15 janvier ne s'aventure pas dans de telles analyses, il porte de lourdes accusations. Extraits : Servier "a anesthésié les acteurs de la chaîne du médicament, les a même roulés dans la farine". Mensonge sur l'action anorexigène et amphétaminique de la molécule, tentatives réitérées de modifier le nom de la molécule afin d'avancer masqué, "pressions sur les acteurs ayant participé à l'établissement de la toxicité" du médicament. Ereintés, deux dirigeants du laboratoire et Jacques Servier comparaîtront le mois prochain devant le tribunal de Nanterre pour "tromperie aggravée". Quant à Xavier Bertrand, soucieux d'être le premier ministre de la Santé à affronter l'effarante collusion entre autorités de contrôle et industrie pharmaceutique, il promet une réforme globale de la politique sanitaire. Que répond le laboratoire Servier à ces salves meurtrières ? Qu'il regrette, déplore les morts, ne recommencera plus jamais ? Il s'étonne "des responsabilités que semble [lui] faire porter le rapport". On a vu contrition plus repentante...

Molécule prometteuse

"On ne comprend rien au Mediator si on ne connaît pas Servier." Haut fonctionnaire dans l'administration de la santé, conseiller au coeur de divers cabinets ministériels, Charles (appelons-le ainsi, car il veut garder l'anonymat) aura travaillé dix ans au département recherche et développement du laboratoire Servier. Dix années agréables. Très bon job, salaire afférent, confrères de qualité. Charles s'éclate à développer une molécule prometteuse, avant de quitter la firme. Aujourd'hui, son témoignage effare. Il réalise, stupéfait, qu'on aurait pu, qu'on aurait dû éviter le pire. Car, affirme-t-il, on savait tout. En tout cas, on en savait suffisamment pour suspendre ce médicament suspect. En 1989, dans une publication de la maison, il pointe "les médicaments susceptibles d'être à l'origine d'une toxicité respiratoire" et liste les molécules dont le nom finit en orex, comme aminorex, cloforex... La même famille donc que le funeste benfluorex, cette molécule qui compose le principe actif du Mediator. Charles s'émeut de cette trouvaille auprès du toxicologue de la maison, employé à Gidy, le centre de production dans l'Orléanais. "L'Isoméride et le Mediator appartiennent à cette famille de molécules pouvant donner des cellules spumeuses, ces foam cells qui engluent les valves cardiaques. Que faire ?" Charles sera prié de retirer ce passage dans son exposé.

"Dans les années 80, on connaissait les risques potentiels. Cela aurait dû déclencher une alarme", affirme-t-il. Faux, répond son ancien employeur, "les molécules de l'Isoméride et du Mediator, bien qu'étant voisines, ne sont pas identiques, on ne sait que depuis 2009 que la norfenfluramine - le métabolite qu'elles ont en commun - peut être responsable d'anomalies des valves cardiaques" Un calendrier largement démenti par le rapport de l'Igas, reprenant les publications scientifiques internationales. Ironie grinçante, peu après cette mésaventure, Charles se découvre un diabète, une maladie contre laquelle justement le Mediator agit comme un traitement adjuvant, c'est-à-dire secondaire. "En 1986, mes collègues me glissaient de ne pas prendre du Mediator. On en riait."

De 500à 2.000 morts

En 2011, plus personne ne rit. On compte et recompte les morts. De 500à 2.000 selon les premières études de la CNAM. On cherche les coupables, on interroge les responsables et on découvre que la suspension fort tardive du Mediator, en novembre 2009, par l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) clôt un effroyable enchaînement d'alertes tues, de mises en garde enfouies et d'alarmes étouffées. Alors que le médicament, peu efficace, était depuis 2003 retiré du marché dans le monde entier, il continuait en France d'être avalé pour maigrir par des milliers de personnes, allègrement encouragées par leur généraliste le détournant de son indication première, le traitement du diabète. Mais comment ces médecins auraient-ils pu savoir ce que Servier leur cachait, ce que l'Afssaps n'entendait pas, ce que les autorités de santé négligeaient ? C'est ainsi que 5 millions de Français ont, trente-trois ans durant, pris du Mediator : 0,5 personne sur 1.000 risque de développer une maladie grave, voire létale.

La maison Servier n'en est pas à sa première crise sanitaire, même si celle-ci se distingue par son exceptionnelle gravité. Le laboratoire a vendu des médicaments peu efficaces (Daflon, Locabiotal), d'autres dangereux (Isoméride, Pondéral), d'autres enfin détournés de leur indication thérapeutique première. Comme le Fludex, un diurétique inventé en 1974par Servier. En le développant, il apparaît qu'il dispose d'un effet secondaire imprévu : il agit comme anti-hypertenseur cardiaque. "Or un anti-hypertenseur se vend beaucoup plus cher qu'un diurétique", explique notre interlocuteur. Du coup, Servier communique massivement sur ses vertus annexes et lucratives. Les médecins généralistes vont donc prescrire ce médicament comme anti-hypertenseur à action vasculaire (dixit le Vidal de l'époque !) en lui adjoignant, sur l'ordonnance, un diurétique. Résultat : les patients avalent sans le savoir deux diurétiques, d'où des pertes de potassium avec risques cardiaques majeurs tels que des arythmies ventriculaires. "Je me souviens d'un grand professeur de médecine qui, après cette histoire, jetait dehors les visiteurs médicaux de Servier", précise notre témoin. Déjà...

Lobbying

Le laboratoire est au coeur d'un tsunami sanitaire, dans lequel il se noie chaque jour un peu plus. Son cynisme paraît lui interdire toute empathie à l'encontre des victimes du Mediator : "Ce n'est que trois morts", déclara lors de ses voeux à ses salariés Jacques Servier, le PDG, surnommé "le Docteur". Ce scandale de santé publique éclabousse les autorités de contrôle, dont on fait mine de découvrir que la neutralité des membres pourrait avoir été affectée. Il éclabousse les autorités tout court : Jacques Servier, membre du Premier Cercle de l'UMP, n'a-t-il pas reçu la grand-croix de la Légion d'honneur des mains mêmes du président de la République ? Il met aussi au jour les pratiques hallucinantes d'une grande entreprise pharmaceutique française qui s'est acheté les services d'un grand nombre de commis de l'Etat, d'ex-ministres, d'attachés parlementaires, de décideurs et de législateurs qui sauraient le moment venu se souvenir de l'entreprise dans laquelle ils furent si choyés. Ainsi, la directrice des affaires réglementaires fut l'attachée parlementaire de Jacques Godfrain, député et ancien ministre de la Coopération ; Madeleine Dubois, chargée du lobbying chez Servier, fut l'attachée parlementaire de Jacques Barrot (ministre des Affaires sociales de 1979à 1981) ; Henri Nallet, ex-ministre socialiste, sera consultant aux affaires internationales ; Nicolas About, sénateur, fut salarié de Servier ; Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé de 1993à 1995puis de 2004à 2005, se forma durant ses études de médecine dans une prépa Servier, la réputée conférence Hippocrate ; Michel Hannoun, responsable de la cellule UMP santé, officia comme directeur chez Servier. Il représente aujourd'hui l'Agence régionale de santé au conseil de surveillance de l'AP-HP. "Je me souviens de Jean-Bernard Raimond, ancien ministre des Affaires étrangères, dont le bureau était dans mon couloir, dit cet ancien salarié ,et de cet éminent professeur de médecine qui venait rédiger des communiqués tous les après-midi avant de retourner à l'hôpital. La politique de connivence était poussée à l'extrême, il fallait que cela explose un jour." Servier embauche utile. Il sait s'attacher d'indéfectibles reconnaissances.

Il décerne des prix scientifiques, attribue des bourses, finance des études, mélange allègrement les fonctions, les responsabilités et les consciences. Ainsi, le directeur de sa division scientifique est également le trésorier de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique, société savante qui regroupe les plus éminents responsables français du médicament. Irène Frachon, la pneumologue de Brest qui, la première, alerta courageusement les autorités, raconte ainsi dans son livre Mediator 150mg, sous-titre censuré (Editions Dialogues) comment, en février 2010, l'Académie de médecine adresse ses courriers sur un papier à en-tête Servier. On peut y lire : "Réaffirmer l'indépendance de l'Académie de médecine sera notre troisième préoccupation." Ah bon ? Le laboratoire de Neuilly se défend de tout excès, indiquant que sa "politique de recrutement n'est pas une exception".

Gloire nationale

Cette dangereuse connivence en dit long sur l'industrie du médicament, et il y a fort à parier que, si Servier est passé maître dans la confusion des rôles, ses concurrents ne doivent guère faire mieux. Seulement, on laisse faire. Car, voilà, Servier est une grande entreprise française. Un laboratoire indépendant, non coté en Bourse, qui contribue pour un tiers à notre excédent commercial en pharmacie : 20.000 salariés - 5.000 en France -, une entreprise construite sur une légende qu'arrangea un peu son fondateur et omnipotent patron. 88ans, 49kilos - un poids plume qu'il soigne. "Le Docteur" racontait volontiers dans la presse des années 80, encore enamourée, qu'il avait racheté sur un coup de tête et sans un sou vaillant un modeste petit labo près d'Orléans. Labo dont il fit cet empire, présent dans 140 pays, gloire nationale dans un secteur où règnent les gros rivaux américains. Las, une amie proche de la famille narre différemment ces courageux débuts : "Jacques Servier, avec son frère, a hérité de son père cette officine, qui faisait des crèmes et quelques préparations." Interrogé sur ce point, le PDG maintient "avoir acheté le laboratoire". Soit.

"Dans cette boîte, ou vous restez deux ans ou vous y faites carrière, confie François (lui aussi veut rester anonyme), un biologiste qui partit après deux ans. C'est une cour, on est sous LouisXIV. Il y a les premiers courtisans, les seconds courtisans. Jacques Servier contrôle tout. Je me souviens que chaque équipe promotionnelle préparait ses articles, les présentait au boss qui, seul, décidait." Interdisant par exemple de communiquer sur les médicaments en présentant des photos de personnes, "le Docteur" ne veut que des chiffres et des courbes. Cela fait sérieux. "Ce qui m'avait surpris à l'époque, c'est que, parmi les 5000collaborateurs, seuls deux se consacraient à la pharmacovigilance. Un ratio extrêmement faible. On me répondait que nos médicaments n'avaient pas d'effets secondaires." François rejoindra un concurrent américain, où le taux de chercheurs dévolus à la pharmacovigilance sera six fois plus élevé. Le laboratoire Servier affirme " être parfaitement en ligne avec les obligations réglementaires".

Paranoïa

En 1995, poursuit François, "il y avait dans une pièce une armoire sur laquelle était écrit Mediator. On me disait qu'il n'y avait plus besoin d'études, que le médicament flambait". Certes, il se vend à merveille : 145 millions de boîtes entre 1976 et 2009. Mais, en 1995, neuf ans après le retrait de l'Isoméride, un coupe-faim cousin du Mediator suspendu in extremis après avoir provoqué des hypertensions pulmonaires et des troubles cardiaques, il eût été plus que temps de se pencher sur les effets secondaires du Mediator. Effets qui ne pouvaient être que similaires à ceux de l'Isoméride interdit. François entend évoquer ces alertes autour de l'Isoméride. "On nous disait que c'était un complot monté contre Servier, des ennemis qui voulaient la peau de la recherche française." Une communication paranoïaque, qu'est censée maintenant corriger Anne Méaux, grosse pointure de la com appelée à la rescousse. Acculé par l'affaire du Mediator, "le Docteur" ne cesse depuis des semaines de s'en prendre à "la mafia", de dénoncer "un complot qui voudrait ébranler le gouvernement". Et assure "approuver toute mesure visant à améliorer la sécurité sanitaire". Ah bon ?.

Le Point - Publié le 20/01/2011 à 10:35

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Published by conscience politique
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